Pourquoi il faut arrêter de dire que l’on vit à « Barça »

Barça, Barna, Bcn… La cité comtale semble collectionner les surnoms. Et tout le monde a l’air de vouloir un bout de la capitale catalane : de la vidéo à la sortie du métro à la Sagrada Familia, au maillot du Barça en passant par le selfie à la Barceloneta.

Photo : Clémentine Laurent

Ville touristique par excellence Barcelone fascine et attire des flots d’expatriés, d’étudiants, de digital nomads et de touristes saisonniers.

@livvkirbyy

no escalators, people or phones were harmed in the making of this tiktok xx #spain #lasagradafamilia #barcalona

♬ I am not in pain – Pasha Grozdov

Une forme d’appropriation qui passe aussi par le langage. Se sentir chez soi pour un jour ou pour toujours dans une ville, c’est aussi pouvoir la nommer. À l’image de Paris qui devient Paname pour les titis et les rappeurs, Barcelone devient « Barna », « Bcn « ou pire « Barça » sur les réseaux.

Un glissement linguistique aux airs inoffensifs, qui agace autant qu’il amuse les habitants de longue date.

Visca Barça !

Le malentendu est pourtant flagrant : Barça, ce n’est pas la ville, c’est le club de football. Le FC Barcelona, dit « el Barça » est une institution sportive et culturelle, pas une commune. On n’entendra jamais ô grand jamais, un Catalan dire qu’il vit « à Barça », sauf s’il se moque des guiris (ces fameux touristes) ou qu’il simule une commotion cérébrale. Pour désigner la ville, c’est « Barcelona » en catalan comme en castillan, parfois raccourci en « Barna », version affective mais locale. Une abréviation familière qui ne fait pas grincer des dents. 

caganers

Quand la ville devient un produit dérivé

L’appropriation maladroite du mot « Barça »  illustre bien une tendance plus large : la réduction d’une ville complexe avec sa culture linguistique, architecturale, artistique, gastronomique, à un cliché pop. Comme si Barcelone ne se résumait plus qu’à un club de foot, une plage, des tapas et des stories gorgées de soleil. Il ne s’agit pas seulement d’un tic de langage : c’est le symptôme d’une vision consumériste de la ville où l’on coche les cases des musées les plus instagrammables, on s’amuse d’un caganer et on reste bien au chaud dans son petit cercle d’expats ou de touristes, sans chercher à gratter le vernis de la ville balnéaire.

Dire qu’on vit à « Barça » , c’est comme dire qu’on habite à  « PSG » ou « OM ». Incohérent, mais surtout révélateur d’un rapport à la ville qui n’a rien de quotidien. Dans l’imaginaire collectif, Barcelone est devenue un lifestyle, un décor interchangeable, où l’on boit des Bubble-teas dans de grands verres en plastique,  où l’on prend se prend en photo sur sa planche de Paddle au lever du soleil avant d’aller engloutir un poké bowl à 16 euros.

Alors on dit « Bcn » dans les messages de groupes WhatsApp où aucun participant n’a de noms à connotations hispaniques ou catalanes, on tague « Barça » sur TikTok, et on oublie peu à peu que la ville n’est pas un trompe-l’œil devant lequel poser. Elle a une histoire, une langue, des tensions sociales et politiques. Et, un nom !

tags gracia scaled

Langage globalisé, identité diluée

Bien sûr, personne ne meurt à cause d’un hashtag mal formulé. Mais dans une ville aussi traversée par les luttes identitaires que Barcelone, le langage n’est jamais neutre. Choisir de dire « Barça », c’est ignorer, sûrement sans le vouloir, la culture locale, ses subtilités linguistiques et ses fractures politiques. C’est faire comme si l’on arrivait dans une ville sans histoire, une page blanche à personnaliser.

Ce débat dépasse donc le snobisme linguistique. Il est révélateur d’un effacement progressif de la Barcelone réelle au profit d’une version exportable, instagrammable, marketée. Et dans ce grand effacement, le vocabulaire joue un rôle clé. Le nom qu’on donne à une ville dit quelque chose du rapport qu’on entretient avec elle. Alors oui, dire « Barna », c’est mieux. Ce diminutif a ses lettres de noblesse dans les chansons, dans les bars, dans les conversations entre locaux. Il vient d’ici et n’a pas été importé par des Britanniques en goguette. Tandis que dire « Barcelona », tout simplement, reste un choix sûr, fidèle, respectueux. Un mot entier pour une ville entière. Pas besoin de la réduire à un acronyme.

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